Une journée ordinaire...

Publié le par Maky

L'après-midi tiendrait ses promesses, il faisait doux, une légère brise effilait à intervalles réguliers les mèches maintenant isolées de nos vieux pensionnaires.
L'intendante dont les fonctions s'étalaient telles des tentacules avait décidé de les écarter du groupe pour maintenir le calme…Ils ne l'étaient pas !
Autour de cette table ronde, la leur, chacun avait sa place, toujours la même.
Là, les traces de brûlure de cigarette, là les traces de café…chaque territoire délimitait l'espace vital de ces prédateurs.

Ils se reconnaîtraient entre mille, ils avaient joué ensemble dans la rue, leurs familles respectives se prétendaient liées, tout et rien à la fois les attachaient l'un à l'autre.
Fagot : Appelé comme ça pour avoir utilisé toute sa vie une ficelle en lieu et place de ceinture…
Une histoire le torturait, son frère…qui, retenu dans un bureau du tribunal s'était pendu avec sa ceinture !
Les enquêteurs lui avaient dit :
- On va te remonter les bretelles…
Il avait pris ça au pied de la  lettre et comme il n'avait pas de bretelles…il s'est remonté avec sa ceinture !
- Mais pourquoi, demandait Fagot, pourquoi il s'est pendu ?
- Arrête de te tourmenter, ton frère, il avait pas inventé l'eau tiède…alors, en traduisant les périphrases cabalistiques de cette sagace magistrature, une syllabe lui aura échappé…
Et toi, pourquoi tu mets une ficelle ?
- J'ai vérifié, elle casserait !

A coté, digne comme toujours, Moustache écoutait en regardant les cartes qu'on venait de lui distribuer.
D'un acabit différent, s'il eu fallu parler de ceinture avec lui, c'eut été en croco…
Son nom du "milieu" prenait naturellement son origine des superbes bacchantes qu'arborait ce visage triangulaire, orné de deux yeux noirs dont le regard seul pouvait descendre une fermeture éclair en un temps record…
Enduites d'une marmelade de sa fabrication, chaque extrémité de ladite moustache était effilé au point d'émouvoir toute zone érectile à sa portée.
Au seuil d'une renommée de "Spécialiste", il était admis en tout milieu que pourvu de ce sens aiguisé, il lui était possible, en apposant son traitement là où la douleur vaporeuse sévit, de cheminer dans les méandres du plaisir jusqu'à en extirper la jouissance.
Muni d'un bagage, enseigné sur le tas, il n'eut jamais à souffrir d'engelures, il eut toujours les pieds au chaud…

Comme partout, il est utile de connaître un "manuel", nous l'avions : Plombier.
Certes, pas très romantique…mais efficace.
Contrairement aux spécimens de sa corporation, sa spécialité était moins de boucher les trous que d'en faire…
La simplicité faite homme. Il suffisait de lui demander gentiment, c'était fait.
Il poussait l'amabilité jusqu'à proposer plusieurs solutions, avec options au besoin…Une perle.
- Très bien j'ai compris…Tu le veux mort pour quand ?
Tu as une préférence ? En ce moment, je dois dire que la "décervicalisation" donne de bons résultats.
Tout ça est une question de goût, de personne…j'irai jusque là !
Si tu veux vraiment punir, l'égorgement est spectaculaire, là au moins, l'intéressé sait qu'on lui veut du mal.
S'il s'agit de conflits d'intérêts, mieux vaut rester discret, un enfoncement de la glotte…et rien ne paraîtra, propre !
Ah ! si c'est passionnel…j'aime pas !
Tu sais, rentrer dans la vie privée des gens, c'est pas mon genre, je suis réservé comme garçon, à la limite timide…Ben ! oui…on a tous des petits défauts.
Ah ! je vais faire ça à contre cœur, je le sens bien, écoute…je propose une rupture des freins, j'y serai pour rien…pour ainsi dire ! L'avait qu'à mieux conduire !
Son fauteuil roulant était maintenant son seul lien avec la bonne conduite…mais il veillait toujours aux cartes qui maculaient le tapis.

Cétout, C'était son nom...il existe, la preuve.
Les deux coudes largement répandus sur la table, il auscultait son jeu et sans relever la tête, remontait les yeux jusqu'aux paupières, scrutant le rictus de l'un, la moue de l'autre…et lâchait comme un ténor :
- Brelan de dix !!!!
A quoi, une voix persiflante, toute en longueur…étalait sa victoire…
- Full…
Congestionné, au bord de l'apoplexie, Cétout s'était levé…
- Tricheur ! C'est pas possible, tu n'as pas demandé de carte, tu ne pouvais pas être servi…

Habituée à ces quelques écarts de langage, une assistante, l'index placé sur la bouche invitait Cétout à plus de modération…

En vérité, gentil, serviable, fidèle, Cétout avait du potentiel…hormis la modération, d'où son nom…
- Un point ! c'est tout
C'était son expression…en évoquant le point…il pensait POING !
A l'état de réflexe, le bras partait plus vite au cerveau que la pensée.
N'était-ce pas lui d'ailleurs, qui lors d'une rixe avait dit après avoir refroidi son adversaire d'une balle en pleine tête.
- Ca ne lui a pas traversé l'esprit que je pourrais être contrarié ?
Et son acolyte de répondre :
- Ta contrariété…peut-être pas, mais la balle ! je crois bien.
Susceptible comme une jeune fille, son poing imprimait des phalanges sur bon nombre de visages…ils se reconnaissaient entre eux ! En se regardant l'un pouvait dire à l'autre :
- Ah ! T'as rencontré Cétout…Il t'a donné un coup de main !!!

Relatant avec un faciès de philosophe les allègements de structure nécessaires à l'époque, à cause de l'immigration…l'étranger qui casse les prix…, je surpris l'un d'eux évoquant les risques encourus, alors qu'aucune précaution n'était prise...
A la limite des dommages et intérêts !
- Rappelez-vous, Oh ! j'en reviens pas, les risques qu'on prenait, j'en ai la chère de poule.
Un exemple entre mille…la fois du parking !
Vous, vous rappelez, y étaient quatre…C'était du taf de pro, tout était en ordre…Ben ! n'empêche…
- Ben quoi ? n'empêche…on les a bien fumés quand même !
- Oui ! je ne discute pas le résultat de la mission, le sans bavure, la propreté de l'investigation, de la belle ouvrage qu'on pourrait montrer dans les écoles, mais…et les conditions de travail ?
J' m'interroge, j' me questionne, les râles du matin…si ça se trouve…c'est ça !
Depuis que j'ai lu que même dans la peinture, il fallait l'enlever…si il y avait du plomb !!!
Alors !…………vous comprenez maintenant qu'on est en danger de mort, parce que du plomb, nous on en a utilisé…plus que les dentistes !!!
Si je fais le compte d'un chargeur en moyenne par semaine, par cent cinquante jours par an, ben ! ça en fait des kilos de peinture pour salles à manger…
C'qui nous a perdu, c'est la confiance, le bon esprit… qui aurait pu croire qu'on respirait c'qu'on faisait bouffer aux autres ?
- Tu crois qu'on pourrait attaquer la famille en justice ?
- Y a prescription et en plus c'est des mauvais coucheurs, je les connais…Y a rien à tirer de ces gens là, ce qui y avait à tirer, on l'a tiré !
- Y en a même dans la petite charge ? Tu sais celle que je prenais pour bien arroser…
- Mais oui…c'est pas une question de grosseur ni de volume, c'est une question de poids, de masse…tu comprends ?
Non…tu comprends pas !!!
La notion de poids n'est pas forcément liée à la notion de volume…D'accord !…
- Si tu l'dis…
- Un kilo de plomb, c'est le même poids qu'un kilo de plume, OK !
- Alors là ! C'a m'étonne…mais je voudrais pas te contrarier !
Et pour tout te dire…si je l'avais aspergé d'autant de plumes que je l'ai aspergé de plomb…le grand Frédo…On l'aurait appelé la Grande Zaza !!!

La conversation battait son plein, l'après-midi venait de faire entrer le soir et se congratulant, se disaient au revoir…
Je les laisse à leurs souvenirs…et peut-être reviendrais !
Epoque révolue…HEUREUSEMENT ! Mais…je les envie un peu ! Je ne suis qu'un homme…une bête !

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Bérangère 01/02/2008 11:36

tu nous fait des posts à la Audiard ! suis comme HB envie de revoir les tontons
bon ouike!

Maky 02/02/2008 13:15

Je voudrais bien...alors j'essaie !Bon dimanche à toi et merci

loula 01/02/2008 09:03

Bonjour Maky.....j'ai bien aimé lire ce texte... découvrir chacun des personnages... Pauvre Fagot qui se posait toujours la même question...et celui qui a envoyé une balle dans la tête de son adversaire.... chacun dans sa vie... on les imagine facilement ces gens grâce à tes mots.... bonne journée

Maky 02/02/2008 13:14

Des manuels...et quelques fois aussi ! des penseurs !...;-))Bonne fin de semaine

Phelycitee 30/01/2008 20:46

Une journée ordinaire pour des hommes peu ordinaires

Maky 31/01/2008 18:06

Des mauvais garçons de bons films...Amitiés

sofie 30/01/2008 16:21

Magnifique portrait.

On les imaginent, l'esprit les visualisent, on se prend au texte. Un bien belle histoire comme toujours.

Ps: Non je ne me suis pas trompé... La preuve ;-)

bisous

Maky 31/01/2008 18:04

Attention...à consommer avec modération !Z'ont du tempérament ces gars là...;-))Bises, à +

rsylvie 29/01/2008 21:18

beausoir
demain chose promise, chose promise...
j'ai pas parlé (un tout p'tit peu) j'ai laissé parler les pinceaux !!!
bisous

Maky 31/01/2008 18:02

OK...Je vais voir !Bises