La lettre à ...

Publié le par Maky

13 ans et demi…mais qu'est-ce que je fais là ?
Il fait froid, il fait nuit, le ciel est enveloppé d'un édredon de fumée blanche, nous sommes huit cents dans cette cour et je suis seul.
La première valeur essentielle, un besoin "primaire"…la bouffe pour le ventre.
La deuxième, presque aussi primordiale…le courrier pour la tête.
- Courrierrrrrrrrrrrrr…Intel !
- Présent
- Une lettre
- Machin !
- Présent
- Deux lettres
- ………………..
- R.P. !
- Présent
- Une lettre

Ah ! enfin…Je la regarde, je la soupèse, je la sens, je la mets dans ma poche.
Une lettre ça ne se lit pas comme ça !
Pour déguster un bon mets on s'installe, on prend ses aises, on se déboutonne au cas où, on regarde, on touche du bout de la fourchette, on s'assure d'avoir le pain nécessaire à ce savoureux plat…
Une lettre c'est pareil, ça ne se lit pas à la sauvette.
La date…Ah ! elle a écrit mardi, nous sommes vendredi, c'est normal…
Combien y a t-il de pages ? Trois…Ouais ! mais ce sont des petites feuilles, tant pis !
J'ai un peu froid aux mains et aux fesses…Assis sur ces marches de l'entrée de l'internat, j'ai la chance de profiter de la lumière de l'intérieur, mais je me gèle par les courants d'air.

Mon petit chéri,

Je t'écris ce petit mot en espérant que tu vas bien,
que tu n'as pas froid que tu mets bien le pull que
je t'ai mis dans la valise et que tu manges bien.
Ici tout le monde t'embrasse, il commence à faire
 froid et le matin nous avons de la glace.
La chienne a fait ses petits chiens, tu verras
comme ils sont beaux, il y en a quatre.
Henri le fermier en prendra un pour la chasse,
 le copain de ton grand-père en veut un aussi
et les autres on verra.
J'ai vu hier la mère de Joël, il ne se plait pas dans
son lycée et elle pense le faire revenir…
Mais toi, je sais que tu tiens le coup, ce sera vite
passé et dans trois semaines tu seras à la maison,
papa viendra te chercher à Moret au train de 21 heures,
 tu gagneras du temps.
Le dimanche nous déjeunerons chez ta tante, l'oncle
Maurice et la tante Ninette seront là.
Voilà, tu sais tout, nous allons bien, papa travaille beaucoup,
 ton grand-père me demande sans arrêt de tes nouvelles.
….

Je vais te quitter maintenant, il faut que j'aille faire
les courses et ensuite je pars au travail.
Je te fais de gros bisous et te dis à bientôt, papa se joint à moi.
Ta maman qui t'aime.

Me voilà bien avancé, maintenant j'ai le "bourdon", mais quand même ça me réchauffe le cœur, je retrouve un peu de l'ambiance familiale, j'entre pour un court instant dans la cuisine chauffée par cette énorme cuisinière de fonte et émail bleu.
Je regarde maman qui s'affaire autour de la table et de la cuisinière où une bouilloire gît en permanence le bec fumant.
La cri strident de la cloche juste au dessus de moi me harponne le tympan…c'est l'heure de l'étude.
Le brouhaha, les bousculades ne laissent pas place à la rêverie, il faut jouer des coudes, redevenir un élément du "groupe" et autant que possible…un dominant.

Qu'est-ce qu'une lettre ?
Un papier, deux papiers…rarement trois…une enveloppe, un timbre et des lignes pas toujours droites qui racontent des banalités affligeantes, se répètent toutes les trois lignes au cas où on serait débile et qui péniblement à la deuxième page commencent à peiner de ne plus savoir quoi écrire…et ça se voit !

Eh bien ! malgré tout…Oui, dans beaucoup de circonstances cette lettre fait du bien et reste le trait d'union indispensable pour tenir.

Certains n'ayant pas eu de rupture avec leurs proches n'interprètent sans doute pas le "poids" affectif que représente une lettre…
Un gamin dans son internat
Un malade hospitalisé loin de chez lui
Un soldat dans sa caserne ou pire à la guerre
Un homme, un père, un mari en prison

Imaginez ce que représente une lettre ouverte par l'administration qui vous domine !
C'est une déchirure, un viol et pourtant ce n'est qu'un morceau de papier sur lequel rien de très particulier est mentionné…alors !

Oui, j'ai encore eu à en souffrir de ces hypothétiques missives, billets, lettres, mots, plis, bafouilles…de mes premiers flirts évidemment, qu'une des élues avait transformé en jeu de piste puisqu'elle m'écrivait en cercle…Elle commençait en haut à gauche, faisait le tour de la page en tournant et finissait au milieu...dans un confetti !!! J'ai bien fait de rompre, pas romantique !
Mon épouse évidemment de qui j'attendais des nouvelles lorsque j'étais à l'armée, alors qu'elle et ma fille attendaient !…que je les aime encore plus.

Et puis…il y a celles qu'on envoie !!!
Ce sera peut-être une autre histoire…

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co de contes 06/12/2007 13:33

souvenirs des lettres que j'envoyais à l'Homme..puis des messages...lus par le commandant..20 mots maxi.où j'essayai de mettre le plus de bonheurs...

Maky 06/12/2007 18:51

Dur, dur...A ces occasions on a toujours beaucoup de génie...pour faire passer l'essentiel !Merci de ta visite, bises

rsylvie 06/12/2007 09:16

beaujour
un p'tit coucou en passant...
et invénitablement me reviennent à la mémoire la vision de mes 1ere colonies en qualité de mono...
et les p'tits boutd'chou qui attendaient fébriles le courrier deleur maman (3 semaines sans la voir) et qui ne savaient pas lire...

sentiement mélé de douceur et rudesse de la vie
comme le temps à passé

bonne journée à+ rsylvie

Maky 06/12/2007 18:49

Oui, c'est à la fois sympa et douloureux...Avec mes yeux de grand-père, je dois dire que je ne supporte plus de voir un enfant pleurer...On s'amolit !

Caroline 04/12/2007 23:42

On ne dira jamais assez le charme d'une "vraie" lettre écrite avec encre et papier qu'on peut lire et relire et même parfois garder sous l'oreiller. J'adore écrire et j'ai la chance d'entretenir une correspondance épisodique avec mon neveu de 8 ans. C'est un vrai bonheur !

Maky 05/12/2007 19:12

Que je te comprends...Surtout quand il s'agit d'une correspondance avec un enfant ! qui a toujours un petit "secret" à te dévoiler...en promettant de ne le dire à personne !... ;-))

loula 04/12/2007 23:23

Oh... Maky, c'est très joli ce que tu as écrit !! il y a de la poésie dans tes mots... c'est vrai c'est important une lettre..et dans un pensionnat c'était le seul moment où l'on pouvait être en contact avec sa famille..maintenant les téléphones portables ont remplacé les lettres !!! et ont rompu ce charme..bises

Maky 05/12/2007 19:10

Pour certaines choses, je reste relativement traditionnel, mais concernant ces situations d'enfants éloignés de leurs parents...alors là je dis merci le progrès... ;-))Bises

Marie Bland 04/12/2007 12:29

Moi j'ai toujours aimé les lettres, des copines d'abord, puis de l'Homme, celles que j'envoyais étaient aspergées de parfum, même le facteur y avait droit !

Maky 04/12/2007 18:18

Que voilà une bonne idée...le parfum !Nous garçons, internes...endurcis...je ne vois pas quel parfum on aurait pu envoyer, l'odeur du jean qui est porté depuis un mois...de la blouse...déchirée, plein d'encre et plus très propre !